Shanghai expo: “Meilleure ville, meilleure vie? Moi je n’ai rien vu de tel”
Peinture qui s’écaille, oreilles manquantes…Après seulement un mois et demi de mise à l’épreuve du public chinois, les moutons qui ornent les pelouses du pavillon hollandais auraient bien besoin de vacances anticipées. Ils n’ont apparemment pas supporté le poids de deux ou trois personnes à la fois sur leur dos, ni d’être trainés par les oreilles ou la queue. La direction du pavillon hollandais a ainsi commandé un nouveau « troupeau », qui devrait arriver sur les verts pâturages du plat pays dans le courant du mois.
C’est un exemple comme les autres, mais qui résume bien ce que l’on peut ressentir après avoir déambulé quasiment tous les jours sur le site de l’exposition universelle de Shanghai pendant un mois et demi : une impression de qualité médiocre des matériaux, amplifiée par le fait que les visiteurs, à 95% Chinois, ne sont pas du tout soigneux. Les pavillons s’usent, et cela commence à se voir. Le 24 mai, le pavillon de Taiwan a fermé à 16h pour entreprendre quelques travaux de rénovation, le pavillon de la Finlande, tout de blanc vêtu, a tendu un drap noir à l’intérieur pour protéger ses murs du frottement de la foule.
Des trottoirs s’abîment, des dalles se déchaussent… Des visions qui font d’autant plus de peine que l’exposition de Shanghai a clairement pris le parti, contrairement aux précédentes expositions universelles, de se focaliser sur les pavillons des pays. Mais c’est sans compter sur une variable non négligeable : près de 70 millions de visiteurs sont attendus d’ici au 31 octobre, un record qui fait de l’édition 2010, tant dans sa configuration que dans la façon dont les pays ont pensé leur pavillon, un évènement unique à tous points de vue.
Passeport en main, les visiteurs se rappelleront de leur visite à l’expo grâce aux tampons glanés près de la sortie: Chine, Arabie Saoudite, France, Chili… A Shanghai, les stars sont les pavillons. Bien avant que le site n’ouvre, les spéculations allaient bon train sur ce que pouvaient renfermer des audaces architecturales comme le Royaume-Uni, le Japon, l’Espagne…Quitte à oublier totalement pourquoi près de 230 pays et organisations internationales sont réunis sur les rives du Huangpu : réfléchir à une « meilleure ville, meilleure vie ».
Javier Castrillo est architecte au cabinet espagnol Ados, qui a ses bureaux près du Shanghai Sculpture Space, une ancienne usine réhabilitée qui abrite maintenant cabinets de design et galeries. Il reste très sceptique sur l’expo : « Ce que l’on voyait à Séville en 1992 était déjà bien mieux. Ici, il n’y a pas de nouvelles technologies, pas de nouveaux matériaux, et la qualité de ceux qui ont servi à construire les pavillons est très moyenne ».
Le site de l’exposition universelle a ouvert quelques jours en avril pour tester les installations et l’organisation générale. C’est à ce moment-là que Javier a visité l’expo. « Ce qui m’a surpris, c’est qu’il n’y avait pas de soin particulier apporté au détail, même pour le pavillon de la Chine, qui est tout de même le pays hôte. Les pavillons collectifs ressemblent à des hangars, tout comme les bâtiments où sont dissimulées les installations électriques. Ce n’était pas comme cela à Aichi et à Séville. »
Sans compter que sur les 5.28km2 de l’expo universelle, de part et d’autre de la rivière Huangpu, il y a en tout très peu d’espaces verts, dédiés au repos du public. Près du pavillon japonais, un jardin traditionnel à la chinoise est tellement bien caché que très peu de personnes ne s’y aventurent. Autour des restaurants et fast-foods le midi, les maigres pelouses sont envahies par les badauds dévorant leurs ailes de poulet KFC, et les arbres bordant les routes ont eu leurs feuilles coupées par une armée de nettoyeurs sans merci.
Adam Minter est un journaliste américain spécialisé dans l’environnement et le recyclage en Chine. Il s’est aussi spécialisé sur l’expo universelle sur son blog « Shanghai Scrap » : « à Shanghai il n’y pas beaucoup de place pour une réflexion autour des espaces verts » a-t-il déclaré lors d’une conférence organisée par le Foreign Correspondents Club le 10 juin dernier. « A l’expo, il y en a quelques uns, dont un parc de zones humides près du pavillon de l’Espagne, mais très peu de gens y vont. »
Alors résumons : quelques parcs et jardins (mais pas trop), des bâtiments, des trottoirs et des routes où circulent des bus transportant les visiteurs d’une zone de l’expo à l’autre…
« Il n’y a pas de réelle différence entre une vraie ville et l’expo universelle de Shanghai!» explique Matthew Tobin. Ce designer, travaillant pour UAP, un cabinet australien spécialisé dans le design d’œuvres d’art publiques extérieures, exprime en fait l’avis de nombreux spécialistes rencontrés. « Les pavillons importent plus que l’expo elle-même, et c’est là la différence majeure avec les éditions précédentes. L’espace n’est pas créée pour que les gens s’y sentent à l’aise. Les rues de Shanghai sont bien plus intéressantes que les rues de l’expo ! »
Matthew est d’autant plus vindicatif que son projet de sculptures extérieures, que l’on peut apercevoir aux différentes entrées de l’expo, a été modifié à tel point par les 15 différents comités qu’il en a perdu toute ressemblance avec le projet originel.
« Avec nos différentes sculptures, qui devaient au départ être placées à l’extérieur du site, nous voulions donner aux visiteurs un sentiment d’accueil et leur faire ressentir ce qu’ils allaient vivre une fois à l’intérieur de l’expo », explique-t-il dans son bureau installé dans une petite allée au cœur de la concession française. « Mais les choses ont tourné d’une toute autre manière. Nous avons dû passer par une quantité énorme de bureaucratie : 15 différents comités, chacun s’occupant d’un thème différent : la sécurité, le contrôle de la foule, etc. La majeure partie de nos prototypes étaient faits de matériaux recyclés : panneaux publicitaires, bois… Mais le comité organisateur de l’expo préférait des matériaux permanents. Car recyclé signifie au rabais ! »
Ainsi, les sculptures ont été déplacées à l’intérieur, et souvent ne sont plus l’ombre de ce qu’elles étaient sur papier. Près de l’entrée Houtan, une des entrées les plus stratégiques car proches du pavillon américain et offrant un accès facile à la zone Europe, on peut apercevoir dans un coin une petite dizaine de sculptures qui semblent avoir été abandonnées près d’un escalier roulant. Devant elles, un immense terrain pavé, vide, où les visiteurs se déversent et piquent un sprint une fois les grilles d’entrées franchies. Personne ne voit les sculptures. « Les comités ont fait pression pour que les entrées ne soient plus que de larges zones bétonnées, ils ont supprimé les espaces verts. Et les autres expos universelles étaient piétonnes, pas ici», soupire Matthew Tobin.
Ce à quoi ressemblera l’actuel site de l’exposition universelle ne semble laisser que peu de doutes à Matthew : «Mais regardez ! C’est comme s’ils avaient déjà dessiné ce que sera le site après l’expo : des pâtés de maison, des rues… Il n’y aura plus qu’à tout détruire après l’expo. » Et ce qu’il y aura à reconstruire, à réinventer pour la futur Shanghai va bien au delà de la superficie du site en lui-même : tout autour des immenses terrains vagues servant de parkings pour les bus de touristes n’attendent eux aussi que les promoteurs immobiliers qui seront commissionnés par le gouvernement municipal.
« Meilleure ville, meilleure vie ? », conlut Javier Castrillo, en référence au slogan de l’expo. « Moi je n’ai rien vu de tel ».








