Le photographe
Je rencontre Wang Jiechun dans la queue pour prendre le ferry qui nous emmène de Pudong à Puxi. Je ne suis plus habituée à faire la queue: avec mon accréditation, je passe directement partout. Sauf sur les docks (et les pavillons chinois et japonais). Le ferry part dans 30 minutes, ce qui me laisse amplement le temps de me livrer à mon activité favorite: parler avec les Chinois.
M. Wang, à côté de moi, porte tout son attirail de parfait photographe amateur: sac à dos plein d’objectifs et de cartes mémoires, un pied qu’il a mis dans une sacoche suspendue à son épaule gauche, et un Nikon D80. Il semble n’être venu que pour se repaître du spectable visuel qu’offrent les pavillons les plus audacieux: Japon, Royaume-Uni, Espagne… Ce matin-là, il a attendu cinq heures pour le très coloré pavillon de la Corée du sud.
“Il va falloir que je revienne, car en une journée on ne peut visiter que deux ou trois pavillons!” se désole-t-il. A 67 ans, il en paraît dix de moins. Ancien importateur de fruits et légumes, il a vu le site de ce qui est aujourd’hui l’exposition universelle sortir de terre. “Les constructions ont commencé en 2004 ou 2005.” Wang Jiechun habite à tout près, ” à 15 minutes à moto d’ici”. Mais pas de chance, son appartement est au rez-de-chaussée et n’a donc pas de vue sur l’expo.
Alors qu’il grimpe avec agilité sur le bateau, il réfléchit tout haut au devenir de l’exposition, une fois que tout sera terminé. Des grandes tours vendues à prix d’or? “Non non, moi je pense que le site de l’expo restera consacré aux loisirs et divertissement”, assure-t-il. “Pour tous les Chinois qui n’ont pas pu aller à l’expo.” Je lui fais part de mon scepticisme, mais il est sûr de lui.
Mais alors que deviendront tous ces terrains vagues autour de l’expo? Servant actuellement de parkings pour les cars de touristes, ils semblent prêts à être redécoupés en parcelles et à servir de terrains de jeux à 1/ des architectes étrangers et 2/ des promoteurs immobiliers.
L’expo, côté Puxi: un autre univers
Toute la misère du monde (pavillon de l’espace):
Décalage (pavillon Coca Cola):
Happiness factory (pavillon Coca Cola):
Harajuku girls (pavillon des entreprises de Shanghai):
Oups:
Octopus balls (stand devant le pavillon des industries du Japon):
Mode d’emploi pour les “meilleures toilettes du monde” (pavillon des industries du Japon):
Victoire! (dans le pavillon urbain de Vancouver, on a installé le podium des J.O. d’hiver):
La Lettonie, c’est sexy:
Voir le post sur Orange ici.
La course
Tous les matins dès l’ouverture du site de l’expo universelle, la même mécanique se met en branle: des dizaines de milliers de visiteurs sont massées aux grilles, peu avant l’ouverture l’air se remplit d’un sourd murmure d’impatience, et à 9h tapantes la foule se déverse au pas de course vers les pavillons les plus populaires.
Enfants, grands-parents, jeunes filles en escarpins… Tout le monde court. Leur détermination m’a toujours étonnée. Alors quasiment tous les matins, je me poste à différentes entrées (je suis déjà à l’intérieur) et j’observe de haut mouvements de foule et différentes stratégies (maman va chercher la poussette alors que papa commence à faire la queue, etc). Les personnes âgées sont en remarquable forme et, si elles ne sont pas les plus rapides à la course, sont parmi les plus déterminées.
Ici à l’entrée “Houtan”, c’est le pavillon des Etats-Unis qui attise la compétition. Qui arrivera en premier?
“Vous êtes très grand, monsieur!”
On commence la discussion comme on peut. Surtout quand en face de soi il y a une personne de 2 mètres de haut, ce qui est peu courant en Chine.
M. Yang est parmi les premiers à pénétrer sur le site en cette première matinée de juin. A grandes enjambées mais sans courir -ce qui contraste avec les personnes autour de lui, détalant toutes vers le pavillon américain, tout près de là- il avance vers…le pavillon argentin. Pourquoi? “Parce qu’ils ont une bonne équipe de basket et que j’ai envie d’en savoir plus sur ce pays”.
M. Yang, 68 ans, faisait partie de l’équipe chinoise de basket dans les années 60…Ceci explique cela. A présent dans la courte file d’attente qui se forme devant le pavillon argentin, il dépasse ses voisins de deux têtes. Avec ses grandes mains fines, sa casquette noire et jaune et ses longs poils blancs dépassant du col de sa chemise en jean, M. Yang fait de l’ombre à tout le monde. “Quand j’étais jeune, j’ai joué avec l’équipe dans environ trente pays: Brésil, les pays de l’URSS, la Roumanie”… Très peu de pays occidentaux, regrette-il. Contexte politique international oblige.
Pour lui, l’exposition universelle de Shanghai est “une façon de rattraper le temps: je peux ainsi découvrir tous les pays que je n’ai pu visiter à l’époque car nous ne pouvions pas y jouer.”
Il est 9h30, les portes du pavillon s’ouvrent pour laisser entrer les premiers visiteurs. M. Yang me salue. Je le laisse à regret à sa famille et ses amis, avec encore tellement de questions aux lèvres.
Revue de presse 3
- La technique pour ne pas faire la queue aux pavillons: prétendre que l’on est handicapé…Comme l’explique le site internet Shanghaiist. Certains pavillons en ont eu assez de l’indiscipline et du manque de respect de certains visiteurs, qui vont même jusqu’à forcer le passage, et ont fermé leur file d’attente pour les handicapés. Voir l’article du quotidien chinois en anglais Shanghai Daily publié le 4 juin;
- Un portfolio, certes un peu daté, mais qui contient plus de 40 photos de l’expo universelle à son ouverture et quelques jours avant. A voir sur le Washington Post;
- Parce que c’est marrant, parce que c’est une langue à protéger et non éradiquer de la surface de la ville…Voici un site internet qui fonctionne sur les contributions de ses internautes chasseurs de “Chinglish” (anglais à la sauce chinoise), parcourant le pays à la recherche des pires exemples (souvent les plus hilarants);
- Sur East South West North, un très intéressant compte-rendu de certains médias et internautes chinois de l’émeute qui a eu lieu le 30 mai à l’Expo Cultural Center. Près de 10 000 fans du groupe coréen “Super Junior” se sont massées aux portes le matin-même pour la distribution gratuite de billets. Mouvement de foule, panique et colère après que l’organisation eut distribué tous les billets…On parle d’une victime (une jeune fille piétinée), mais l’organisation de l’expo et le pavillon coréen refutent ce bilan. Personne ne semble aussi savoir si le concert a finalement eu lieu! Il n’a pas eu lieu pour Apple Daily (quotidien hong-kongais qui tient régulièrement des positions anti-Pékin), il a eu lieu pour le site Dongfang Net. Etrange…
- Youpi, Vimeo est de nouveau accessible depuis la Chine, alors fêtons ça avec une petite vidéo “Shanghai en une minute”.
Une journée à l’expo, heure par heure
8h : Entrée n°8, Houtan. Les files d’attente sont déjà pleines à craquer. Les volontaires et employés des pavillons passent en priorité dans la file qui leur est réservée, et se dispersent aux quatre coins de l’expo. Chacun doit bientôt être à son poste.
9h : Les grilles s’ouvrent. Des dizaines de milliers de visiteurs déferlent sur l’expo. Il n’y a pas une minute à perdre. Des familles entières sont au pas de course, même les grands-parents. Il faut arriver les premiers dans la file d’attente. Les pavillons ouvrent à 9h30 ou 10h. D’après les chiffres de la fréquentation publiés chaque jour, environ 80% des visiteurs entrent à l’expo avant 11h du matin. Vendredi 4 juin, ce sont près de 347 000 personnes sur un total de 437 000.
10h : La queue également pour acheter un passeport. Faire tamponner le livret est devenu pour beaucoup une activité très lucrative – il s’en vend des déjà tamponnés sur internet – et beaucoup de visiteurs viennent dans les pavillons uniquement pour le tampon, sans jeter un coup d’œil à l’exposition.
11h : 8h d’attente pour le pavillon de l’Arabie Saoudite. Un chiffre qui a surpris les organisateurs, qui ne s’attendaient à un tel succès pour ce pays ni pour le Japon. La file déborde largement sur la route et la foule est divisée en cinq rangées, bien surveillées par des gardes.
12h : C’est l’heure du déjeuner. Les options sont nombreuses : au restaurant, au fast food chinois ou bien piqueniquer dehors avec sa propre nourriture (pains, brioches) : la dernière option semble être la plus prisée des locaux, comme par exemple avec ce couple de Xi’an.
13h : On peut bien manger pour 4 ou 5 euros dans ce restaurant bondé qui propose à la carte des spécialités de toute la Chine, servies en portions individuelles. Agoraphobe s’abstenir.
14h : L’heure de la sieste. Les bancs publics sont investis par une armée de dormeurs. Zzzz…
15h : Au pavillon belge, c’est le début de la distribution des chocolats, environ 2000 pièces seront distribuées. Du côté de l’Australie, ce sont quatre hommes sur des échasses qui s’amusent à poursuivre les touristes. Au grand bonheur des Chinois qui les mitraillent avec leur appareil photo.
16h : Des spectacles de danseurs, chanteurs venus de tous les pays viennent rythmer la journée sur les différentes scènes de l’expo : un orchestre de Corée, des danseurs des îles Vanuatu, un groupe de hip-hop des Etats-Unis…

17h : Au pavillon du Qatar, les femmes peuvent se faire faire un henné gratuitement. Les Chinoises, curieuses, font la queue. Comme Fu jimin, de Hangzhou, qui ne connaissait pas le henné.
18h : Les bus écologiques reliant les différentes zones de l’expo sont prises d’assaut par des visiteurs fatigués par une journée de marche.
19h : La nuit tombe vite sur l’exposition universelle. Les groupes s’en vont, les queues pour les pavillons diminuent significativement. Ici, l’imposant pavillon de l’Allemagne.

20h : Le télésiège du pavillon suisse est tombé en panne, au grand dam des visiteurs. Tout comme l’Aérodium du pavillon letton. Au pavillon du Danemark, l’eau turquoise du bassin se reflète sur le corps de la petite Sirène. Le pavillon suédois (photo) est un cube multicolore.
21h : Moins de trois euros le verre au bar à vin du pavillon du Chili.
22h30 : Fermeture des pavillons.

Minuit : Fermeture (officielle) du site jusqu’au lendemain matin. Officieusement la fête continue pour les volontaires étrangers, comme ici au bar du pavillon russe.
















